C’était parfois difficile moralement, mais j’ai dû admettre, au fil du temps,
qu’une partie de ma responsabilité de témoin était de me déplacer autant
et aussi librement que possible pour écrire l’histoire et la faire paraitre.

James Baldwin

Suite à l’immersion dans la Jungle de Calais pour y enregistrer des souvenirs de rêves des réfugiés
dans toutes les langues : farsi, arabe du soudan, four, pachto, nous avons perçu
que ces récits de rêves glissaient vers le récit de vie, que la violence du réel pénétrait le rêve.
Nous avons ensuite arpenté d’autres territoires, à l’écoute des témoignages de réfugiés,
nous avons été saisi par les épopées tragiques qui en surgissent, nous avons alors convoqué
deux auteurs, Jean Michel Espitallier et Anne Kawala, pour les traduire dans leur langue poétique,
textes posés en contre-chant des voix des réfugiés.

Comment restituer ces épopées ?

Par la voie du blues, un blues électroacoustique, c’est-à-dire une musique
qui expérimente l’histoire de cette musique blues. Une musique tissée de voix multiples,
de sons électroniques et concrets, de compositions textuelles et de reprises
électroacoustiques de blues historiques.

world is a blues est un récit électroacoustique aux mille voix,
un appel à la présence des invisibles, un tissage sonore, théâtral de l'errance
en quête d'un monde ouvert.

L'histoire du blues resurgit dans ces camps des migrants. De même que dans les plantations
se mélangeaient des indiens, des européens et des africains, dans les jungles européennes
se côtoient des afghans, des pakistanais, des soudanais, des érythréens, des iraniens,
Les morceaux sont issus de rencontres dans la jungle de Calais ou de rencontres à St Nazaire,
Ivry s/ Seine ou de récits de vie écrits pour la demande d'asile.

world is a blues est un fleuve.
En lui viennent affluer les récits que nous continuerons à collecter une fois la forme définie. Dans chaque lieu de représentation, à l’instar de notre projet A l’Ombre des Ondes, nous irons à la rencontre des réfugiés présents sur le territoire où nous jouerons.

Equipe

Kristof K.Roll (Carole Rieussec et J-Kristoff Camps) : voix, guitares, dispositifs électroacoustiques
Jean Michel Espitallier : texte, voix
Anne Kawala : texte
Jérémie Scheidler : regard dramaturgique
Marie-Charlotte Biais : regard scénique
Patrice Soletti : oreille extérieure
Pierre Vandewaeter : sonorisation
Isabelle Deltour : administration de production


Production : Kristoff K.Roll
Co-Production : Théâtre Antoine Vitez Ivry ; Athenor St Nazaire ; CCAM - scène nationale de Vandœuvre les Nancy ; GMEA Albi
Soutien : Région Occitanie
Partenaire : Ville de Frontignan
Remerciement : Julien Lescaux



Photo Leila Alaoui

Morceaux

Abu Algasim – Fire on the water / Soudan - Calais, en Tama
Babak - A farci’s book / Iran-Calais, en farci
Jackson / RdC
Santy - La chance des petits bateaux / Comores - St Nazaire
Naïla - Je rêve ma maman / Soudan-Calais, en arabik
Bedur - Après / Syrie - St Nazaire, en français
Simone’s song (instrumental)
Aram - Terroriste / Turquie - Ivry s/Seine, en kurde
Reda - Tous les permis / Syrie-St Nazaire, en arabe
Dans ce même Fleuve / RdC

Bedur - Après / 8:19

Bedur - Après

Texte de Jean-Michel Espitallier

A Idleb, c’est trois mois avec l’armée de Bachar, trois mois avec l’ASL
Et de nouveau trois mois avec l’armée de Bachar et trois mois avec l’ASL
Et à Idleb, il y a les avions et il y a les bombes qui font tousser
Et à Idleb il y a la guerre tout le temps
Trois mois avec Bachar et trois mois avec l’ASL
Et trois mois avec l’ASL, et trois mois avec Bachar.

Alors je pars en Turquie
Avec mes trois enfants
Avec mon père
Et je suis enceinte de six mois
Et il y a mon mari qui est pâtissier
Mais nous n’avons pas assez d’argent pour lui
Alors mon mari reste en Syrie
Trois mois avec Bachar et trois mois avec l’ASL
On part en Turquie
On marche dans la montagne
Et mon père marche très lentement.

Après, on prend une voiture jusqu’à Izmir
Après, je prends le bateau, de nuit, avec mes enfants
Après, le monsieur de la mafia dit « allez, vite, vite, vite ! »
Et le monsieur de la mafia tient un fusil
Après, « Vite, vite, vite, vite ! »
Après, les enfants ont très peur
Après, il reste comme ça 30 minutes et même 40
Après, je porte mes enfants sur mes épaules
Et mon père est appuyé sur mon dos
Après il y a 20 places dans le bateau
Et il y a 60 personnes qui montent
Après, « Vite, vite, vite, vite ! »
C’est un bateau pneumatique
Après, il n’y a pas de place et tous les sacs tombent à la mer
Après, le pilote du bateau est très gentil
Après, j’ai de l’eau jusqu’au menton
Après, il ne faut pas bouger
Après, les enfants pleurent beaucoup
Après, on doit tous aller à tribord pour équilibrer le bateau
Après, une petite fille meurt avant d’arriver en Grèce
La traversée dure 4 heures et demie
Après, les sacs tombent dans la mer
Après, les téléphones tombent dans la mer
Après, on est en Grèce pendant sept mois
On va à Athènes, on va à Thessalonique
Après, s’il vous plaît, pour les enfants
Après, mais les voitures ne s’arrêtent pas
Après, je suis trop fatiguée et on couche sur la route
Après, c’est très difficile
Après, un taxi s’arrête et nous prend pendant 15 minutes
Après, on est très très fatigués
Après, marche, marche, marche, marche
Après, mon père est très très fatigué
Après, oh la la !
Après, je ne trouve rien à manger
Après, on marche pendant 10 heures
Après, il n’y a rien à manger
Après, s’il-vous-plaît, pour les enfants
Après, non, non, non, non, non, non
Après, oh la la, c’est très difficile !
Après, on dort encore sur la route
Après, on est accueilli dans un camp
Après, il y a des lits superposés
Mon père dort à côté de moi
Après, on ne veut pas croire que je suis enceinte
Après, reste là !
Après, malade pendant 2 mois
Avec la toux, avec la fièvre
Après, rien à manger pendant 10 jours
Après, on attend, encore, on attend, encore, encore, on attend
Après, on va dans un camp à la frontière
Après, s’il-vous-plaît, s’il-vous-plaît, avec les enfants
Après, j’ai mal au ventre
Après, je n’ai pas beaucoup de vêtements
Après, je lave les vêtements des enfants
Après, j’ai mal au ventre
Après, oh la la !
Après, je lave les enfants avec des lingettes
Après, j’accouche dans le camp
Après, c’est un petit garçon
C’est mon petit Omar
Après, le cordon ombilical reste collé dans mon ventre
Après, le docteur dit « ne bougez pas, Madame »
Après, le docteur fait sortir le cordon en tapant sur mon ventre
Après, « Boum, boum, boum » sur mon ventre
Après, tout le monde veut voir le bébé
Après, oh la la !
Après, je reste 5 jours à l’hôpital
Après, on me donne du chocolat
Après, je veux voir mes enfants
S’il-vous-plaît, docteur, s’il-vous-plaît, une heure, juste une heure
Après le docteur dit « bon d’accord »
Merci, merci, merci, merci
Après, il faut faire la queue tous les jours,
Le matin, le soir, le matin, le soir
Les enfants pleurent tout le temps
Après, mon père est très fatigué
Après, je dois rester dans un hôtel
Après, il faut faire des papiers
Après, je dois choisir un pays d’accueil,
Après, oh la la !
Après, j’attends comme ça trois mois, quatre mois
Après, il y a le rendez-vous au Consulat
Après, bla bla bla bla bla bla, pendant 3 heures
Après, « s’il-vous-plaît, Madame »
Après, j’attends
Après, « s’il-vous-plaît, Monsieur »
Après, je dois sortir
Après, c’est à moi
Après, « oh merci, Madame »
Après, je dois passer les examens médicaux,
Après, je dois prendre les papiers
Après, oh la la !
Après, j’ai les papiers
Après, « oh merci, Madame »

Après, pendant 2 heures
Après, non non non non non
Après, pendant 8 heures
Après, pendant 1 heure
Après, oh la la
Après, pendant 4 heures
Après, « oh merci, Madame »
Après, pendant 3 jours
Après, pendant 2 heures
Pendant 12 heures
Après, pendant 5 heures
Après, pendant 8 jours